Beyrouth-sur-Seine, de Sabyl Ghoussoul
Les parents sont partout (ou prennent beaucoup de place). Sans surprise: dans les livres aussi.
Des interviews filmées des parents du narrateur ont servi de point de départ, de matière première de ce récit vraisemblablement autobiographique qui nous parle d’un exil subi, qui s’impose dans l’urgence, qui s’impose dans la durée et se vit non sans douleur et qui in fine se transmet.
On apprend souvent qu’une communauté libanaise s’est installée dans une lointaine contrée où l’on est partis en vacances (au Sénégal, dans le Sud du Mexique…). Plus près de chez nous, il existe une communauté libanaise à Bruxelles, toute comme à Paris. Beyrouth-sur-Seine nous ouvre les portes d’une famille libanaise installée dans le XVème arrondissement, nostalgique d’un pays qui n’existe peut-être plus et spectatrice inquiète des guerres, invasions ou attentats. L’auteur, qui a remporté le Prix Goncourt des lycéens en 2022 avec ce livre, nous offre alors une réflexion très personnelle, intime sur l’exil d’un pays fantasmé, qui lui/nous échappe.
J’étais frappée de lire que le narrateur, qui est né et a grandi en France, se sent lui-même déraciné, attaché à son Liban à lui ou à celui de sa famille. Par ailleurs, à le lire, le Liban des uns peut être très différent du Liban des autres, ce qui rend l’expérience de l’exil encore plus solitaire. Le Liban est une mosaïque telle que, d’après le narrateur, même journalistes et historiens se trompent, ne nous offrent qu’un portrait parcellaire de ce petit pays complexe.
« Usé par ces balivernes, je referme les livres et je réalise qu’après tout, ce qui m’intéresse, c’est l’histoire de mes parents. Que les autres se soient tirés dessus ou non et dans tous les sens qu’ils le souhaitent, peu m’importe. »
Ce qui m’a également frappée dans cette lecture fut de lire l’attitude et le récit, que j’ai trouvée à première vue très surprenants, des parents vis-à-vis de leur pays d’origine. Il n’était pas évident du tout pour moi, qui ai choisi (c’est toute la différence) assez jeune de m’installer en Belgique puis d’y rester pour y fonder une famille, de lire que des parents continuent d’évoquer à leurs enfants leurs meubles, leurs livres, restés “chez eux” (autrement dit chez leurs propres parents), de l’autre côté de la Méditerranée. Le contexte de mon installation en Belgique est évidemment tout autre (je n’ai pas fui un pays en guerre, je peux me rendre en France, que je ne considère plus comme mon “chez moi”, en voiture…) et il serait malvenu de comparer ces choix de vie. Mais c’est en lisant ces pages que j’ai à nouveau salué la magie des livres: en nous confrontant à d’autres vécus, on en apprend sur les autres (ici sur les souffrances très particulières et insondables des personnes exilées); et on peut également en apprendre plus sur soi-même. Aussi ai-je trouvé ce récit intime et décousu, parce qu’intime justement, très instructif.
Pour finir, alors que le Libran fait à nouveau l’actualité, je vous invite à lire la tribune que Sabyl Ghoussoul a récemment publiée dans Libération, où il évoque le projet qu’il accompagne visant à aller au-delà des récits, ou ressentis, qui s’opposent, afin de faire émerger une histoire commune du Liban. Cette tribune fait écho à la désolation de son narrateur devant l’impossible écriture de la Guerre du Liban. Souhaitons-lui du succès dans cette noble entreprise.