Le bateau blanc, de Xavier Bouvet
Voilà un livre qui a réveillé mes convictions profondément européennes et europhiles. Un livre qui m’a émue aux larmes au beau milieu de la nuit, incapable de lâcher le récit de ces personnages courageux, fiers de leur pays, attachés à leurs principes, leur liberté de disposer d’eux-mêmes et au droit alors que les troupes soviétiques s’apprêtaient à leur rouler dessus. Un livre qui explique selon moi en partie pourquoi Kaja Kallas, Haute Représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et ancienne Première Ministre de l’Estonie, est inflexible et n’a pas les mots assez durs pour parler de la Russie et de la menace qu’elle laisse planer sur l’Europe.
Comme souvent, c’est dans la presse (Le Soir, en l’occurrence. Voir ici) que je découvre ce livre en me disant: “tiens, on ne croise pas de romans sur l’Estonie tous les jours”. L’Estonie elle-même a tenu à saluer ce roman historique très documenté, emprunt d’un grand respect et de compassion (communicatifs) pour son héros Otto Tief, en décernant la Croix du mérite à son auteur Xavier Bouvet (voir ici).
Par un processus narratif habile fait de va-et-vient entre le temps de l’action - à savoir les quelques jours assez extraordinaires de 1944 pendant lesquels l’Estonie rétablit un gouvernement de plein exercice, entre le départ précipité des nazis et l’arrivée des Soviétiques - et le passé récent de cet Etat balte à l’histoire chahutée, Xavier Bouvet nous parle d’une nation qui doit inlassablement se battre pour affirmer son indépendance face à l’Allemagne ou l’ancienne Empire colonial russe et qui se retrouve bien seule quand il s’agit de défendre sa souveraineté. L’inaction et le silence des Occidentaux, confirmés lors de la Conférence de Yalta quelques mois plus tard, sont criants et laissent un sentiment amer mêlé de honte. Je me souviens avoir ressenti une certaine joie lors du “grand élargissement” de l’Union européenne en mai 2004 (l’Estonie en faisait partie. Voir ici), en me disant que cet élargissement était une évidence et qu’il y avait là un début de réparation.
Par ailleurs, à travers le personnage d’Otto Tief, Chef de ce gouvernement formé le 18 septembre 1944 qui attendra désespérément pendant quelques jours d’automne sur une plage un bateau blanc devant les emmener à Stockholm, et sur qui l’Union soviétique va s’acharner jusqu’après la mort (Otto Tief “vivra” en goulag, puis en exil forcé loin des siens, sera trahi et le régime communiste refusera même de l’inhumer près de la tombe d’un de ses plus proches amis…), Xavier Bouvet ne nous parle pas que d’un pays ou d’un homme extraordinairement résilients mais aussi d’un système politique et institutionnel qui broie ou corrompt les individus pour survivre. Cela glace le sang. Le courage et l’héroïsme des femmes et des hommes qui ont restitué l’indépendance des Etats baltes n’en sont que plus admirables. Et nous oblige, nous Occidentaux.
Enfin, l’auteur célèbre également la littérature estonienne en citant à plusieurs reprises Marie Under, grande poétesse estonienne extrêmement sensible, contemporaine de ses années douloureuses, qui quitta Tallinn en 1944 et vécut en exil en Suède jusqu’à sa mort en 1980. La maison où elle vécut dans la banlieue de Tallinn et désormais un centre littéraire. Ecoutons ses vers:
“Debout dans le souvenir, tête nue,
Rappelons-nous ce qui nous fut pris, et ce qui demeure.
Toutes les défaites, et le mur que la mort nous oppose:
Ce qui nous tient, unis par un deuil sacré.
Tenons-nous sur le suil de notre maison de chagrin
Muraille humaine, où se mêlent enfants, vieillars et
Hommes”.