Betty, de Tiffany McDaniel
C’est en regardant récemment une vidéo de la “Petite Librairie” sur Youtube dans laquelle François Busnel qualifie Betty de Tiffany McDaniel de “chef d’œuvre” que j’ai découvert ce livre, inspiré de la jeunesse de la maman de l’autrice. Découvertes un peu tardive car Betty a connu un grand succès en France en 2022 et y a remporté de nombreux prix.
On lit beaucoup de choses en lisant cette longue chronique familiale racontée à hauteur d’enfant, puis d’adolescente, dans l’Ohio dans les années 60 et 70. Fille d’une WASP et d’un Cherokee, Betty Carpenter a cinq frères et sœurs (deux enfants sont morts très jeunes avant sa naissance). Ballottée d’un Etat américain à un autre pendant quelques années, la famille finit par s’établir dans une maison abandonnée, que tout le monde croit hantée à Breathed, dans l’Ohio. Les précédents occupants ont été tués à coups de fusil et, dès l’arrivée de cette famille qui détonne dans cette petite commune rurale, retentissent régulièrement d’étranges coups de feu, suscitant la psychose et l’incompréhension.
Apparemment aimante et unie malgré les difficultés matérielles, la famille Carpenter traverse de nombreuses tragédies, comme frappée par une malédiction, ce dont Flossie, la sœur la plus fantasque de Betty, est convaincue. On comprend au fur et à mesure des pages que les enfants Carpenter héritent malgré eux et sans le savoir d’un lourd passé douloureux, d’une violence extrême. Cette violence se transmet, à bas bruits mais les dégâts sont colossaux, particulièrement (tiens, tiens) chez les filles. Et ni la poésie, ni la profonde gentillesse, ni la sagesse du père, Landon Carpenter, ne peuvent endiguer la machine implacable de la “malédiction” des Carpenter. On pourrait citer un grand nombre de passages dans ce livre car Landon s’inspire de sa culture Cherokee pour offrir une autre lecture d’un phénomène qui perturbe les enfants, expliquer les origines d’une blessure, ou encore évoquer les sentiments qu’il a pour Betty. C’est très beau, très touchant et très loin de l’image que l’on se fait du patriarche des années 60 mais Landon, qui s’évertue à cimenter cette famille nombreuse, semble frappé de cécité, laissant ses enfants se débattre avec la violence et les traumatismes et à “crier” leur détresse dans la nature. La distance abyssale et aveugle entre le monde des enfants et celui des adultes, qui sont sensés protéger les premiers, m’a profondément frappée, alimentant sans doute la thèse de la malédiction et du caractère inéluctable des violences transmises d’une génération à une autre. Or, j’étais à la fois touchée de lire les malheurs des enfants Carpenter mais aussi très mal à l’aise de constater à quel point leurs parents étaient dans l’incapacité de les secourir.
Chaque enfant Carpenter a un talent particulier. Flossie est comédienne et rêve d’Hollywood, Trustin dessine, Betty, elle, écrit. Elle est par ailleurs futée, mature et très courageuse. Tout cela la sauve: de la malédiction, donc, mais aussi des injures racistes dont elle est victime (même de la part de sa propre mère…) car c’est l’enfant qui ressemble le plus à Landon (ce dernier la surnomme d’ailleurs “ma petite Indienne”), et des violences de genre. Narratrice de cette histoire, Betty grandit, s’affirme au fil des années, écrit les malheurs des femmes de sa famille et place ces terribles récits dans des bocaux qu’elle enterre. Son talent, sa force et sa répartie font de Betty une fille admirable et une héroïne féministe.
Lire Betty c’est aussi (re)découvrir le sort réservé aux autochtones aux Etats-Unis dans les années 60. Landon sera victime de violences physiques, et toujours perçu comme un type un peu bizarre qui vend des décoctions magiques. Le plus tragique c’est quand l’ostracisation et le rejet frappent au sein de la famille elle-même: la blonde Flossie refuse d’être vue à l’école en compagnie de Betty dont les origines Cherokee ne font aucun doute.
J’étais happée par cette fresque familiale qui lève le voile sur l’Amérique rurale des années 60, ce portrait d’une femme hors du commun en devenir et cette histoire d’amour entre membres d’une même famille malgré les épisodes tragiques qu’ils traversent (et les brebis galleuses). Est-ce un chef d’œuvre? Peut-être. Je suppose que l’avenir nous le dira mais, en attendant, je conseillerais ce roman (un peu long quand même, soyez avertis) aux personnes qui souhaitent mieux connaître les Etats-Unis, recherchent des récits féministes ou s’intéressent aux histoires de transmissions familiales.