Lequel de nous portera l’autre?, de Violaine Lison et La Maison vide, de Laurent Mauvignier

Comme Lilia Assaine dans sa chouette émission littéraire Aux livres etc. (voir ici), je rassemble Lequel de nous portera l’autre? de Violaine Lison et La Maison vide de Laurent Mauvignier dans cette chronique car il m’a semblé que ces deux enquêtes historiques sur le passé de proches, ou de défunts jusqu’alors inconnus qui croisent notre route, pouvaient alimenter la réflexion des micro historiens. Par ailleurs, la Première Guerre Mondiale tient un place prépondérante dans ces deux livres. Plus proche de nous dans le temps, cette démarche à la fois historique et intime m’a fait penser à Flamme, volcan, tempête de Pierre Boisson.

Je suis de celles et ceux qui pensent que la petite histoire nous donne des clefs pour comprendre la Grande. Là où Pierre Boisson jette la lumière sur un épisode de la jeunesse de Christine Pawlowska, vécue dans une communauté de marginaux du Sud de la France, nous montrant bien que Mai 68 restait essentiellement un mouvement d’étudiants privilégiés et parisiens, Violaine Lison partage avec nous le quotidien des poilus de la Grance Guerre et Laurent Mauvignier nous donne à voir les méfaits du patriarcat sur sa famille depuis la fin du XIXème siècle.

Au delà de la démarche historique et instructive, ces œuvres sont évidemment (on se souvient que La Maison vide a remporté le Prix Goncourt 2025. Mais peut-être sait-on moins que Lequel de nous portera l’autre? a remporté le Prix des Librairies Indépendantes de Belgique 2026?) et fondamentalement littéraires. Violaine Lison, dans son dialogue intime avec ses protagonistes et particulièrement Léonce qui a consigné son vécu dans les tranchées et ses états d’âme dans des carnets, et Laurent Mauvignier dans sa fiction romanesque. Ce dernier insiste d’ailleurs dans les interviews que La Maison vide est un roman, terme mentionné dans le sous-titre. Et il le dit également dans le récit: par la fiction, il cherche à combler les trous laissés par les non-dits, les tabous ou l’oubli. Cela donne place à un roman fleuve (mais pas assommant), ample, généreux. Il ne faut pas se laisser impressionner par le nombre de pages: La Maison vide n’est pas un roman pédant ou inaccessible. Quand on se soucie de son bien-être ou de celui des autres, on ne peut être que touché.e par l’histoire de Marie-Ernestine et de Marguerite, respectivement mère et fille à la relation compliquée et douloureuse. Pour ma part, ce roman m’a permis de faire (un peu) la paix avec les féministes des années 60 ou 70 qui nous ont fait croire que c’était possible, qu’on pouvait tout avoir. A lire Laurent Mauvignier, on comprend que les femmes occidentales viennent de loin et je suis heureuse de ne pas avoir été mariée sans mon consentement à un homme rugueux forçant le devoir conjugal selon son plaisir.

Avec Lequel de nous portera l’autre? j’étais extrêmement émue de lire le récit véridique de deux poilus qui vont s’aimer et faire famille, même après le décès de l’un d’eux. Ce livre, je l’ai lu en vingt-quatre heures car l’autrice a eu la patience de retranscrire les carnets d’un jeune brancardier et de partager avec nous ses recherches, ses questionnements, ses déceptions aussi, parfois, et la relation qu’elle construit avec des hommes décédés le siècle dernier. Cela donne un récit puissant car personnel et proche de nous, poignant car le destin de ces jeunes soldats fut incontestablement terrible mais aussi traversé par la grâce des sentiments, finalement, éclairant car les désillusions lucides et un chouïa dépressives (on peut le comprendre…) d’un poilu ne laissent pas de doute sur l’absurdité de la guerre et l’irresponsabilité de ceux qui l’engagent.

Je me réjouis que ces deux livres soient récompensés pour le travail fouillé, généreux et sincère de leur auteur/autrice. Ce furent deux très belles lectures (avec une petite préférence pour Lequel de nous portera l’autre? en ce qui me concerne), que je conseillerais aux personnes qui se questionnent sur nos relations avec le passé.

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