Le Retour de Saturne et Le chant des contraires de Daphné Tamage
C’est avec beaucoup d’enthousiasme que je parle volontiers des livres de Daphné Tamage - et que j’écris donc ce billet - car, déjà séduite par son roman-guide sur Bruxelles (voir ma chronique ici), ses deux romans lus dans la foulée m’ont définitivement réconciliée avec la littérature de notre temps. Oui, on peut encore aujourd’hui, et on pourra donc encore, lire des pépites d’humour, d’ironie cruelle, des pages d’introspection profonde ou des dialogues légendaires dans la littérature contemporaine qui me désespérait un peu quand j’ai démarré ce blog il y a quatre ans. Cette fâcherie passée était en grande partie due à mon ignorance, mon manque de curiosité et des idées préconçues, surement remplacées par d’autres…
J’ai profité du pavillon belge de la Foire du Livre de Bruxelles en mars dernier pour me procurer Le Retour de Saturne, que j’ai dévoré en quelques jours. Puis, apprenant que Le Chant des contraires, où l’on retrouve l’héroïne et narratrice Apolline, alter ego de l’autrice (c’est Daphné Tamage elle-même qui le disait dans la regrettée émission Sous couverture. Voir ici) venait de paraître; je me suis rapidement rendue dans la librairie la plus proche de mon lieu de travail (la Librairie européenne à Etterbeek) pour acheter ce roman.
Dans Le retour de Saturne, Apolline, sorte de Bridget Jones dépressive, se fait prescrire un mois sans homme et court se réfugier à Conques dans l’Aveyron, un très joli village semble-t-il mais loin de tout (voir ici), surtout loin de toute tentation. C’est dans la maison de campagne un peu laissée à l’abandon de sa tante qu’elle décide de faire le point sur sa vie sentimentale, d’exorciser ses déboires amoureux et de se défaire de sa dépendance aux hommes en passant en revue tous les ex qui ont compté à l’aide d’un rituel magique. Cette trame m’a immédiatement fait penser à une série de podcasts diffusée il y a quelques années par France Culture (Ex-ologie, une vie de célibataire. Voir ici), dans lequel une femme recontacte tous ses ex, déroulant ainsi le fil de sa vie amoureuse et de sa vie de femme tout court. Ces podcasts m’avaient beaucoup interpelée, car je trouvais très mature et hyper courageux de se confronter à des personnes ayant connu intimement des morceaux de soi remisés au grenier. Il est évident que faire le point sur ses relations amoureuses, c’est un peu faire le point sur soi-même et il faut beaucoup de courage (et de l’humour cinglant, chez Apolline). Mais ça paye: le moment où elle réalise que tous ses ex - même les plus odieux - ont été choisis, est extrêmement libérateur, voire joyeux, pour elle.
« l’idée qu’on se fait des hommes est toujours supérieure aux hommes eux-mêmes. C’est cela, et cela uniquement qui fait souffrir les femmes. Nos attentes déçues »
Quand ça va mal dans ce domaine, passer ses ex en revue semble être une solution à en croire ce roman mais n’est pas la seule piste qu’Apolline explore. Notre héroïne, qui est écrivaine et doit péniblement rédiger une œuvre de commande sur le bien-être, aime la littérature et nous offre une lecture intéressante de l’histoire de ses prédécesseurs dans un de mes chapitres préféré - et instructif ! Je n’avais jamais entendu parler de la région californienne de Big Sur - consacré à Henry Miller. La spiritualité et la foi sont également présentes dans ce moment de la vie d’Apolline mais ce qui m’a le plus marquée ce sont ses dialogues de haute volée, quasi maïeuticiens, avec le moine Frère Charles ou sa tante Suzanne, dialogues qui m’avaient déjà surprise dans Bruxelles (je me demandais: mais qui parle comme ça dans la vraie vie?). Le dialogue de la fin, avec tante Suzanne justement, est tout simplement grandiose. J’étais ébahie. Vous l’aurez compris: j’ai beaucoup aimé Le retour de Saturne et plaçais beaucoup d’espoir dans Le chant des contraires.
Aussi j’étais très heureuse de retrouver Apolline, ses questionnements et ses errances dans Le chant des contraires, où il est beaucoup question du regard de l’autre, de reconnaissance auprès des siens, de ses pairs, ou de la presse. Et donc de trouver sa place. Ironie du sort: enfermée chez elle le soir de la St Sylvestre alors qu’elle doit se rendre à une soirée capitale - croit-elle - pour sa carrière d’écrivaine, Apolline rembobine le fil de cette dernière journée de l’année qui s’apparente au dernier jour du monde car une pluie de mésanges charbonnières s’abat sur la ville. On aurait pu la croire ragaillardie et guérie de ses relations toxiques avec les hommes (mais alors le livre n’aurait pas été aussi percutant. Les histoires des gens heureux n’intéressent personne). Que du contraire: hormis le Frère Charles, que l’on retrouve également dans le roman, les personnages masculins qui croisent la route d’Apolline sont, au mieux, absents comme son père ou alors désespérément misogynes et centrés sur eux-mêmes. Le seul homme respectueux, attachant et avec lequel Apolline semble être elle-même est un religieux, un homme inatteignable. Cela donne bien entendu une dimension particulière au parcours chaotique d’Apolline mais pose tout de même question: n’y a-t-il vraiment rien à tirer de la gent masculine?
Apolline cherche donc à s’en sortir et, dans ses ruminations/réflexions, porte un regard plutôt acerbe sur le milieu dans lequel elle évolue. Au sujet d’une journaliste qui la confond avec une autre autrice, elle est sans détour:
« Pourquoi ne s’était-elle pas renseignée en amont, comme l’aurait fait n’importe quel lecteur, si ce n’est par lassitude, celle d’une journaliste qui voit défiler chaque année de nouvelles autrices venues remplacer les précédentes pour des livres qui, au fond, se ressemblent tous plus ou moins et ne changeraient pas de façon définitive ou spectaculaire la vie intime de leurs lecteurs ni le cours de l’Histoire? Qu’est-ce que son erreur trahissait, sinon une indifférence totale envers la mascarade littéraire (...) »
Diantre ! Une mascarade littéraire? Je crois comprendre ce qu’Apolline décrie et je suppose qu’un tel coup de griffe parle encore plus à celles/ceux qui connaissent l’envers du décor. Toutefois, la récente crise dans le monde éditorial français suite au limogeage brutal d’Olivier Nora à la tête de la maison d’édition Grasset, la montée progressive des extrêmes et l’uniformisation de la pensée nous rappellent que la littérature, c’est du sérieux. Dans son témoignage paru dans le numéro du 1 des libraires intitulé “Comment lutter contre une dictature”, l’autrice américaine Lauren Groff nous rappelle que les livres sont souvent les premières victimes des régimes autoritaires. Puisque je fais moi aussi un (tout petit) peu partie de cette “mascarade” et comme le monde aurait bien besoin de lire un peu plus, je nous souhaite d’être à la hauteur en étant courageux, intègres, sincères dans nos choix de lecture, ouverts d’esprit, curieux et critiques de nos idées préconçues. Je nous souhaitent aussi de livres des livres comme Le Retour de Saturne ou Le Chant des contraires, car ils nous incitent à réfléchir, à nous questionner (et sont, de surcroit, truffés de références littéraires, philosophiques ou musicales!).