Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman

Les adeptes de “Bookstagram” ont forcément entendu parler de ce livre encensé, porté aux nues, particulièrement dans le monde anglo-saxon, semble-t-il. Pour ma part c’est en regardant la (déjà) très regrettée émission littéraire de la RTBF Sous Couverture que j’ai fait la connaissance de l’autrice belge Jacqueline Harpman et de son roman dystopique, que je me suis procuré en novembre dernier à la Librairie européenne à Etterbeek (voilà une librairie que j’aime beaucoup. On n’y trouve pas uniquement des livres austères sur le droit communautaire. Ce bel endroit situé à deux pas du Parc du Cinquantenaire comprend un petit rayon dédié à la fiction ou à la jeunesse et, c’est le plus important, la libraire qui y travaille est de très bon conseil et très chaleureuse).

Comme on en apprend beaucoup sur quelqu’un en découvrant ses goûts littéraires (je ne pense pas m’entendre un jour avec une groupie de Jean-Jacques Rousseau…), je suis convaincue que nous apprenons beaucoup sur nous-mêmes à travers nos lectures. Moi qui n’ai pas connu les hommes fait partie de ces livres étranges et énigmatiques qui nous bousculent et nous forcent à nous regarder en face. Après avoir terminé ce roman qui m’a glacé le sang et fait ressentir un désespoir tel que je devais parfois interrompre ma lecture, je me suis beaucoup questionné sur moi-même en tant que lectrice et je pense avoir mis le doigt sur ma naïveté, une forme d’immaturité (mais enfin pourquoi?, me suis-je beaucoup demandé), mais aussi, un certain optimisme que je ne soupçonnais pas chez moi. L’âge, sans doute? Toni Morrison aurait dit que les écrivains ne devaient pas apporter des réponses mais bien poser des questions. J’ai également entendu que les bons livres étaient ceux qui nous bousculaient, nous dérangeaient. De ce point de vue-là, Moi qui n’ai pas connu les hommes coche toutes les cases. Mais cela ne m’a pas suffi pour y voir un chef d’oeuvre.

Dans ce roman paru pour la première fois en 1995, nous suivons le destin d’un groupe de quarante femmes qui, suite à une catastrophe qu’elles ne parviennent pas à se remémorer, se retrouvent enfermées dans une cage située dans un sous-sol d’où ne filtre pas la lumière du jour. Dans cet univers carcéral particulier, elles sont déprivées de tout: intimité, dignité, humanité. Elles n’ont pas le droit de se toucher, leurs gardes ne leur adressent jamais la parole et se contentent de faire claquer leur fouet pour marquer un interdit. Parmi ces femmes se trouve la narratrice, surnommée “la petite”. Contrairement aux autres détenues, la petite n’a pas connu la vie d’avant. Un jour, une sirène retentit. Dans la panique et la confusion générales, les gardes fuient en laissant la grille de la cage ouverte, libérant ainsi les quarante femmes pour qui démarre une longue errance à la recherche de traces de vie et d’humanité.

Beaucoup font le rapprochement entre Moi qui n’ai pas connu les hommes et La servante écarlate de Margaret Atwood (que j’ai lu cet été sans prendre le temps de le chroniquer…). Il m’a pourtant semblé que le propos de Jaqueline Harpman était légèrement différent de celui Margaret Atwood, qui s’en prenait principalement à la haine des femmes et à leur asservissement, si tentant pour les régimes totalitaires. Or, à partir du moment où j’ai lu que des hommes avaient connu le même sort que la petite et ses congénères, j’ai sérieusement remis en doute cette comparaison un peu hâtive. Par ailleurs, Moi qui n’ai pas connu les hommes est un récit de l’errance, de la solitude et de la fatalité insoluble qui insuffle aux lecteurs désolation, abattement et désespoir face l’inanité de notre existence, que seule la lecture peut un tant soit peu éclairer. J’ai pensé à l’holocauste, à En attendant Godot en lisant ce livre, pas à La servante écarlate.

Il y a une scène dans La Liste de Schindler où une femme déportée dit à l’autre qu’elle serait bien tentée de se jeter contre les barbelés pour en finir. L’autre lui défend courageusement de le faire, car elle perdrait alors l’opportunité de savoir comment l’histoire se termine… Animée par une rage similaire (toutes proportions gardées, bien sûr, j’ai lu ce livre bien au chaud, en sécurité et dans un pays en paix) et aussi par un souhait très immature de savoir où cet énigmatique récit aboutit, je n’ai pas abandonné ma lecture. Et j’ai refusé jusqu’au bout que l’autrice me laisse seule, sur une terre aride et sans réponse. J’ai rarement autant “lutté” en lisant un livre (j’ai beaucoup lutté contre l’ennui en lisant Les Lettres persanes ou Les Mémoires d’Hadrien à l’adolescence mais c’est évidemment très différent).

Enfin, outre la grande tristesse qui émane de ce récit, les critiques dithyrambiques autour de ce livre ont également pesé sur ma lecture, créant une forme d’injonction à le trouver grandiose. Par exemple, contrairement à de nombreuses voix, je n’ai vu aucune poésie, aucun lyrisme; je n’ai pas été éblouie par la prose de Jacqueline Harpman.

Je n’avais encore jamais engagé de bras de fer avec un livre. Je ne pense pas, ou du moins je l’espère, que cela veuille dire que je n’aime pas être secouée. Et cette édifiante histoire aura au moins eu le mérité de révéler chez moi une volonté farouche de ne pas tout gober ni d’admettre les bras croisés la vacuité de l’existence.

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